COVID19 et mobilité

Francesc X. Ventura i Teixidor

Architecte

 

Quel moment serait plus intéressant et propice pour lancer une réflexion sur comment « repenser la rue », que ces temps de confinement où nous ne pouvons pas nous y balader.

Réfléchir sur les usages et les activités de l’espace public et sur où nous mènent les nouvelles formes de relations sociales et économiques, alors que presque toute la société reste à la maison et change radicalement ses habitudes de vie pour « survivre ».

La Mobilité change au même rythme que nous évoluons pour maintenir la « civilité » dans nos villes.

Un mot résonne avec insistance dans mon esprit ces jours-ci : “Non-Mobilité”. Le droit individuel et collectif à la “Non-Mobilité” fait son apparition, en opposition au droit à la Mobilité, à disposer de conditions propices au développement de projets fondamentaux, qu’ils soient individuels ou communautaires, grâce à la capacité de planifier et d’effectuer des déplacements en conditions de sécurité, à coûts raisonnables en temps, énergie et argent.  

Nous essayons de définir ce concept sans jugement, même lorsqu’il suppose l’antithèse de la « socialisation », qui fait de nous des êtres humains, mus par la volonté et nécessiter de partager : « Les pouvoirs publics doivent aussi respecter les désirs et besoins de ceux qui ne souhaitent pas se déplacer ».  Soudainement, les pièces du puzzle ont changé radicalement de position. Aujourd’hui, il faut garantir que les individus restent dans leur foyer respectif afin d’assurer la survie de la Communauté. Car c’est peut-être seulement ainsi, que nous parviendrons à isoler le virus de la COVID19 et à réduire sa propagation.   

Dans ce contexte, nous avons soudainement « découvert », collectivement et naturellement des questions étrangères à nos pratiques habituelles de déplacement. 

Télétravail, e-commerce, suivi des déplacements dans la voie publique, fractionnement de la circulation, ou l’impact des « grands centres qui polarisent les déplacements ». 

Concernant le transport collectif, il y a eu une diminution des déplacements à hauteur de 80 à 90 % et de 60 à 70 % de l’ensemble de la circulation. 

Nous avons aussi observé la réduction de la pollution atmosphérique, tout simplement parce que les voitures ont cessé de circuler. « S’il y a moins de voitures, il y a moins de pollution. »

En se basant sur ces constatations, du grand « laboratoire d’étude des déplacements » créé par la COVID19, nous déduisons peut être déjà des solutions pour notre mobilité future.

Quelques idées à ce sujet. 

L’usage du temps. Nous étions habitués à visualiser les déplacements à travers la dimension spatiale. Le temps était un variable qui servait simplement à prévoir les horaires de sortie, la durée du trajet ou à évaluer les risques d’embouteillages. Le « temps », en tant que facteur de la planification et de programmation de la mobilité (et des activités qui nécessitent des déplacements) était peu pris en considération. 

Désormais, il est essentiel. Nous avons été dépourvus de temps pour nous déplacer, et devons pallier ce manque de temps à travers une planification méticuleuse de nos déplacements. Espérons que nous tirerons des enseignements de cette leçon traumatisante. Il aura fallu subir ce confinement pour prendre en conscience et optimiser le temps perdu dans les déplacements inutiles et superflus.

Le temps que nous « gagnons » est aussi du temps de réduction des émissions de particules et de gaz à effet de serre et du temps d’économie de combustibles. Serons-nous capables de conserver ce critère pour optimiser nos sorties quand les mesures de confinement seront entièrement levées ?

Véhicules, réseaux routiers et parking. Nous avons découvert, comme si nous avions mis en place une immense Zone à Faibles Emissions (ZFE), que les véhicules autres que ceux pour les livraisons, les services essentiels et le transport public, circulent à peine. Où sont donc les voitures et les motocyclettes? Elles ont aussi déserté les trottoirs ! Ceux qui disposent d’une place de parking, ont leur véhicule en lieu sûr.

La voiture représente aujourd’hui un montant « non amortissable », qui suscitera la réflexion à l’avenir quant à la gestion des parcs automobiles. Lorsque nous aurons surmonté cette pandémie, la Société entière réclamera une autre politique, plus équitable et rationnelle, sur la détention de véhicules privés en milieu urbain.   

Le partage de véhicule. Cela nécessitera un effort actualisé pour reprendre confiance en son utilisation : covoiturage, vélib. Les risques de contamination seront toujours présents et il ne sera pas facile de convaincre des avantages supposés de partager un véhicule avec une personne qui n’est peut-être pas aussi méticuleuse concernant les mesures d’hygiène.

Restrictions et proximité. Nous avons appris à apprécier l’existence des commerces de proximité dans nos quartiers : la pharmacie, la boulangerie, le kiosque, ou l’épicerie qui nous fournit des produits essentiels. Les rares moments où nous avons pu sortir nous promener jusqu’aux lieux d’approvisionnement se sont révélés être un véritable plaisir. Ne l’oublions pas, n’oublions pas non plus que ces activités perdureront seulement si elles sont rentables, et cela requiert un « pacte de rentabilité entre les prestations et la fidélisation », à travers une protection efficace de la part de l’Administration envers ces véritables organes des villes. Il s’agit d’une « dynamique urbaine » qui ne doit pas disparaître. 

La planification des achats. Organiser les achats et optimiser les déplacements pour effectuer d’autres activités (sortir les animaux, jeter les poubelles ou faire de l’exercice) sont compatibles. Lorsque nous sortons faire nos achats, nous devrions savoir précisément ce que nous allons acheter. Là encore, que d’énergie économisée et de temps libre dégagé tout en réduisant l’achat compulsif. 

La COVID19 donne un considérable souffle à l’achat électronique et à la livraison à domicile. Les utilisateurs apprécient la possibilité (et l’économie que cela implique) de ne pas devoir sortir de chez eux pour obtenir non seulement de la marchandise mais aussi des services.

La quasi disparition de l’argent liquide. C’est une tendance qui s’est accentuée ces dernières semaines, la substitution de l’argent liquide par les transactions via téléphone portable ou carte de crédit. Cela touche tout type de transaction, notamment dans les transports en commun où les cartes de transports disparaissent (A Barcelone, la T-mobilidad nous manque !). Le fait de pouvoir payer ou annuler sans contact physique, ou de ne pas avoir à reprendre la monnaie représente une sécurité face à une possible contamination. L’argent, la valeur nominale d’une pièce aura disparu dans le monde entier en quelques semaines.

La restriction du travail. Qui peut facilement atteindre son lieu de travail de nos jours ? Celui qui habite à proximité. Par contre, dans quelle position se trouvait la localisation du travail dans nos critères de recherche de travail il y a quelques mois de cela ? Autre facteur profond en mutation. De même, que valorise l’employeur au moment d’embaucher un salarié ? Peut-être le fait qu’il puisse garantir d’arriver ponctuellement à son poste de travail. 

Le « télétravail ». Solution au travail découverte grâce à la COVID19. Il se trouve qu’une multitude d’activités peuvent s’exécuter de « façon normale » depuis la maison. Il est dommage d’avoir dû subir cette épidémie pour que les secteurs concernés prennent conscience de cette possibilité. 

Désormais, il s’agit de mettre à profit cette possibilité car si nous parvenons à pérenniser ces habitudes, les implications peuvent être immenses, notamment en termes de mobilité.

Cela supposera une réduction importante de la  « consommation de l’espace physique » pour les activités où la présence n’est pas requise, afin de le consacrer à d’autres initiatives des entreprises, ce qui pourrait grandement affecter le marché des locations de bureaux et locaux 

La même chose peut se produire avec l’offre de services complémentaires pour ces activités-là (places de parking, réseaux de transports publics..) et les outils liés aux activités prépondérantes (informatique, messagerie, imprimantes..).

Tout un champ de services devra être ré adapté (sans disparaitre ils devront muter et continuer à offrir de la valeur ajoutée) afin de pouvoir permettre de modifier nos déplacements (les départs et destinations varieront ainsi que les réseaux de déplacement).

Pour le Collectif des télétravailleurs, les conditions de la mobilité professionnelle impliqueront un changement radical concernant les paramètres pris d’habitude en considération pour l’évaluation des candidatures. Nous effectuerons seulement une partie de nos déplacements professionnels de laquelle il sera difficile de déduire notre comportement, jusqu’à ce que nous fassions nos preuves à travers nos « bonnes pratiques ».

La planification des services de mobilité sera sans doute affectée par ces changements adoptés pour tenter d’enrayer la pandémie en réduisant le plus possible la contamination.

Des années d’étude des effets que produisaient les activités en milieu urbain sur la mobilité et de la manière dont la forme et l’utilisation de l’espace urbain conditionnent des modèles déterminés de déplacements, s’effondrent à cause de l’apparition de nouveaux facteurs, de nouvelles possibilités et de nouvelles nécessités. Nous devrons analyser ces derniers une fois cette phase critique achevée afin de tirer profit du peu de positif que peut nous apporter l’expérience de la COVID19.

 


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