La stratégie du droit de rester : aider les régions à faire du fait de "rester" un véritable choix

Themis Christophidou

Directeur général du département de la politique régionale et urbaine de la Commission européenne (DG REGIO)

 

Dans le rapport de 2024, intitulé «Bien plus qu’un marché: donner au marché unique les moyens d’assurer un avenir durable et la prospérité de tous les citoyens de l’UE», Enrico Letta avertit que l’augmentation des inégalités régionales risque de créer une «géographie du mécontentement», tandis que le rapport Draghi, «L’avenir de la compétitivité européenne», a clairement montré que les déséquilibres territoriaux ne constituent pas seulement un risque social, mais également un risque économique, car ils affaiblissent la capacité globale de l’Europe à croître, à innover et à être compétitive à l’échelle mondiale.

Le message des deux rapports est clair: le marché unique restera incomplet tant que les opportunités, les investissements et les services essentiels resteront concentrés dans un nombre limité de pôles prospères, tandis que d’autres régions seront confrontées au déclin, au dépeuplement et à une érosion constante de la qualité de vie.

Dans cet esprit, le vice-président exécutif Fitto a été chargé de faire correspondre la liberté de circulation, si précieuse en Europe, avec un véritable droit de rester : un engagement visant à garantir que les personnes ne soient pas contraintes de quitter leur région d’origine en raison du manque d’emplois, de logements, de services ou d’infrastructures. La Stratégie du droit de rester, dont l’adoption est prévue pour le début de l’année 2027, visera à garantir que les régions de toute l’Europe soient mieux préparées non seulement à faire face aux changements démographiques et économiques, mais aussi à les transformer en fondement d’une prospérité renouvelée et d’un plus grand choix, étroitement liés à un programme plus large en matière de compétitivité, de compétences, de connectivité et de résilience.

Le droit de rester place les régions au cœur du débat. Les réalités du dépeuplement dans un village de montagne ne sont pas les mêmes que celles d’une ville post-industrielle ou d’une île isolée. Une action efficace ne peut être menée qu’au moyen de solutions fondées sur les caractéristiques et les besoins de chaque territoire, qui s’appuient sur leurs forces et leurs aspirations locales. Dans ce contexte, les autorités régionales et locales sont des acteurs indispensables. Elles savent où les infrastructures font défaut, où les services sont sous pression, où les marchés du logement ne fonctionnent pas correctement et où les investissements pourraient avoir le plus grand impact.

La Stratégie du droit de rester promeut des politiques conçues autour de l’intégration plutôt que de la fragmentation. Le développement économique ne peut être dissocié de la mobilité, du logement, de l’éducation ou de l’accès au numérique. Si une région dispose d’emplois, mais pas de services de garde d’enfants, les familles partent. Si elle dispose de logements adéquats, mais de transports insuffisants, les travailleurs partent. Si elle dispose d’écoles, mais n’offre pas de possibilités entrepreneuriales, les jeunes diplômés partent. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un cadre cohérent qui relie les investissements, les services et les opportunités économiques au sein d’une même stratégie territoriale.

C’est pourquoi le débat sur le futur budget de l’UE est important. La prochaine génération de Plans de partenariat nationaux et régionaux a le potentiel de transformer le droit de rester en une réalité concrète. S’ils sont bien conçus, ces plans offriront aux États membres et aux régions un cadre plus simple et plus flexible pour investir de manière coordonnée dans les opportunités entrepreneuriales, l’emploi, les compétences, la connectivité, l’innovation et les services essentiels. Tout aussi important, ils rendront les financements plus faciles à gérer et davantage adaptés aux réalités des différents territoires. Dans ce contexte, la simplification est une condition préalable à l’action.

Le défi pour chaque région sera de transformer des idées ambitieuses en politiques durables. Cela nécessitera des analyses fondées sur les données, une coordination entre les différents niveaux de gouvernement, une véritable collaboration avec les acteurs présents sur le terrain et le courage politique de donner la priorité à la résilience territoriale à long terme plutôt qu’à la commodité à court terme. Il faudra également que l’Europe et ses régions soient à l’écoute des personnes qui vivent dans les territoires touchés par le dépeuplement et le déclin : elles doivent être associées au processus et disposer des outils nécessaires pour façonner leur propre avenir.

Pour que le droit de rester produise des résultats concrets dans les territoires, les autorités publiques doivent orienter les décisions d’investissement de manière claire et mesurable. Elles doivent intégrer le principe du « droit de rester » lorsqu’elles modernisent les infrastructures, lorsqu’elles décident de la manière dont l’accès au logement est soutenu, des services à protéger et de la manière dont la connectivité et les opportunités économiques peuvent contribuer à relier les zones rurales et urbaines au bénéfice de tous. Les réformes et les mécanismes de gouvernance multiniveaux sont des facteurs essentiels à la réussite de l’action. Si les régions sont les mieux placées pour concevoir des stratégies renforçant l’attractivité territoriale et répondant aux défis locaux, leurs ambitions doivent être soutenues par des actions au niveau national.

Le droit de rester constitue l’une des principales ambitions territoriales de cette Commission, car il répond à un véritable besoin européen. Si l’Europe veut rester compétitive et cohésive, elle ne peut pas permettre que les opportunités se concentrent uniquement dans quelques territoires. Les personnes devraient toujours être libres de se déplacer. Mais elles devraient également avoir une véritable possibilité de rester, de prospérer et de croire qu’elles peuvent construire leur avenir dans leur région d’origine.

Le projet européen a toujours promis davantage que l’accès à un marché unique. Il a promis une prospérité partagée, le progrès social et la cohésion territoriale. Le droit de rester offre un moyen de renouveler cette promesse. Il affirme qu’aucune région ne devrait être laissée de côté parce qu’elle est considérée comme périphérique ou condamnée à un abandon progressif. La géographie ne devrait pas déterminer les opportunités de manière si rigide que des communautés entières soient laissées pour compte.

Telle est la véritable promesse du droit de rester. Et c’est une promesse que l’Europe ne peut plus se permettre de reporter.


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