Promeneurs à l’aube

Clàudia Pujol

Journaliste

 

Avec deux bus cédés par la Marie de Barcelona, après avoir été retirés de la circulation dans la capitale catalane, un projet pilote de transport scolaire vise à améliorer l’accès à l’éducation dans les zones rurales du nord du Sénégal. L’initiative, portée par ORU Fogar, prétend réduire l’absentéisme et le décrochage scolaire, en luttant contre les longues distances à pied et l’insécurité auxquelles des milliers d’élèves sont confrontés chaque jour. Quand l’ensemble des autobus prévus sera opérationnel, ce projet reliera 87 villages et facilitera le chemin vers les salles de classe pour plus de 6 000 élèves du département de Dagana.

 

Malgré que le soleil n’ait pas encore percé la brume de l’aube, la grande migration commence sur la route qui relie Ross Bethio à Gae, au nord du Sénégal. À partir de six heures du matin, des milliers d’enfants et de jeunes quittent leurs maisons respectives, de terre ou de ciment, coiffées de chaume ou de toits métalliques et commencent à marcher entre les rizières et les sols de latérite jusqu’à atteindre la route principale. C’est une choréographie quotidienne et silencieuse de sacs-à- dos sur des épaules fragiles, d’uniformes multicolores et de sandales soulevant la poussière à leur passage. La destination est l’école ou le collège. Ils avancent seuls, par deux ou en petits groupes, mais presque jamais accompagnés d’un adulte. Dans les zones rurales du Sénégal, parcourir chaque jour entre trois et vingt kilomètres à pied est l’impôt obligé à payer pour pouvoir être scolarisé.

Dans cette région, traversée par le fleuve Sénégal qui serpente comme une ceinture argentée au milieu de la plaine, les villages se confondent avec la nature. Quand il pleut, les chemins deviennent boueux et impraticables. Quand le soleil brûle, la poussière s’élève en nuage et recouvre tout de teintes ocre et rougeâtres. Aux moments où la fatigue est plus forte que la prudence, certains élèves lèvent le bras pour faire de l’auto-stop. Parfois, une voiture s’arrête. Parfois, non. Monter implique des risques, surtout pour les filles.

Les cours commencent à huit heures du matin : arriver en retard c’est normal et suivre un cours déjà entamé c’est perdre une bataille avant même de l’avoir commencée.

 

Un pays jeune et une éducation fragile

Le Sénégal est l’un des pays les plus jeunes du monde : plus de 40 % de sa population a moins de quinze ans. La scolarité est obligatoire entre six et seize ans, mais la loi se heurte souvent à la réalité géographique et sociale. Dans les zones rurales, la distance, la pauvreté et les responsabilités domestiques provoquent que des milliers d’enfants abandonnent l’école de manière précoce.

Certains rapports de la Banque Mondiale, de l’Unesco ou de l’Unicef sont pénibles à lire : sept enfants sur dix, de dix ans, ne savent ni lire, ni comprendre un texte adapté à leur âge. Sept sur dix enfants ne maîtrisent pas non plus les opérations de calcul de base. L’échec et le décrochage scolaire s’accumulent au fil du parcours éducatif, jusqu’à transformer l’enseignement secondaire en un véritable désert. Dans ce contexte, l’accès physique aux établissements scolaires est aussi déterminant que le programme lui-même. La lutte pour l’éducation ne commence pas par le premier livre, elle commence plutôt sur la route.

 

 

La phase pilote : deux autobus de la « ville de Barcelona »

Aujourd’hui, c’est un jour différent. Avant sept heures du matin, sur la route principale de Dagana, parmi les charrettes, les bicyclettes et les voitures délabrées qui composent le paysage quotidien, apparaît au loin un autobus blanc et rouge, portant le logo de TMB (Transports Metropolitains de Barcelona) et, en grandes lettres : Transport Scolaire. Il avance lentement, soulevant un voile de poussière fine et s’arrête là où il repère un groupe d’enfants avec des sacs-à- dos bien serrés sur leurs épaules.

Il s’agit d’un test pilote. Dans quelques semaines, le service fonctionnera de manière régulière. Aujourd’hui, il n’y a ni horaires stricts ni arrêts fixes : le conducteur freine lorsqu’il voit des enfants marcher sur le bas-côté. Les portes s’ouvrent. Les filles et les garçons montent à bord avec un mélange d’euphorie et d’incrédulité, comme si ce simple geste de s’asseoir et de regarder par la fenêtre, constituait une petite révolution.

Ourey a neuf ans et fait, chaque jour, six kilomètres à pied avec ses amies pour se rendre à l’école. Babakar a douze ans et porte un maillot du Real Madrid d’une taille bien trop grande pour lui. Lui, aussi bien que Fatou, qui a treize ans et qui nous regarde avec un sourire contagieux, font entre sept et huit kilomètres à pied par jour : ils préfèrent marcher plutôt que monter dans des voitures conduites par des inconnus. « Ici, dans l’enfance, on apprend avec les pieds » commente le chauffeur. Ousseynou a vingt ans et il étudie pour être technicien dans la construction. « Entre ma maison et le centre de formation professionnelle, il y a dix-sept kilomètres : ma seule alternative pour y arriver, c’est l’auto-stop », nous confie-t-il.

À part les élèves, plusieurs journalistes des principaux médias sénégalais montent également dans l’autobus : leur but c’est que tout le monde connaisse le lancement d’un projet qui a été inicié il y a deux ans à plus de quatre mille kilomètres de distance.

Invité par ORU Fogar, le Président du Conseil Départemental de Dagana, Ababacar Khalifa Ndao, s’est rendu à Barcelone en novembre 2023. Pour cette visite, un programme intense de réunions a été organisé avec des entreprises de la société civile, des coopérations internationales, ainsi qu’avec divers départements du Gouvernement de la Generalitat de Catalogne et de la Mairie de Barcelone. C’est précisément lors de l’une de ces rencontres avec des responsables municipaux que la conversation s’est orientée vers un problème aussi simple que structurel : les difficultés rencontrées par les élèves pour se rendre dans les écoles et dans les collèges des zones rurales.

De cette constatation est née l’idée de réutiliser des autobus retirés du service à Barcelone (dans la capitale catalane, les moyens de transport sont mis hors de service après dix années d’utilisation) pour mettre en place un système de transport scolaire dans le nord du Sénégal susceptible d’améliorer les conditions de scolarisation. La cession des autobus a été officialisée le 23 janvier 2025, lors d’un évènement institutionnel organisé à Barcelone, en présence du maire de la ville, Jaume Collboni.

Depuis la signature de l’accord jusqu’à la preuve-pilote de deux autobus, de nombreux obstacles bureaucratiques ont dû être surmontés : « non seulement gagner le concours publique convoqué par les Transports Metropolitains de Barcelona, initialement très réticents à cette donation, mais aussi surmonter les problèmes rencontrés dans la douane du port de Dakar », explique Carles Llorens, secrétaire général d’ORU Fogar. « Mais, dès que tous les autobus requis pour ce projet, seront à Dagana (car nous sommes en train de travailler pour obtenir davantage de donations), quatre-vingt-sept villages seront reliés, avec un impact positif sur la vie quotidienne de plus de 6.000 élèves d’école primaire et de lycée, dont plus de 2.500 filles entre eux »

 

 

Dagana :  une longue distance jusqu’à l’école

Dagana est un département qui, au-delà des écoles primaires, compte sur trente-neuf établissements d’enseignement secondaire et de lycée, cinq centres de formation professionnelle et un ISEP (Institut supérieur de formation professionnelle Richard-Toll), pour une population scolaire de 38.000 élèves distribués dans les municipalités rurales, périurbaines et urbaines.

Dagana es un departamento que, más allá de las escuelas de primaria, cuenta con treinta y nueve centros de secundaria y bachillerato, cinco centros de formación profesional y un ISEP (Instituto Superior de Formación Profesional Richard-Toll) para una población escolar de 38.000 alumnos distribuidos en municipios rurales, periurbanos y urbanos.

Le Collège de la localité de Mboltogne accueille quatre cent vingt-sept élèves entassés dans de petits baraquements, avec des enseignants qui conjuguent la vocation et la fatigue à parts égales. Il ne reste que quelques minutes pour que les cours commencent et les cris et les précipitations en français et en wolof continuent.

 

La salle des professeurs où nous sommes réunis est une pièce rectangulaire, éclairée par la lumière naturelle qui entre par deux fenêtres à fins rideaux, à moitié ouverts. Les murs, d’un jaune fané, sont parsemés de panneaux en liège où s’affichent à l’aide de punaises des avis administratifs, des feuilles imprimées et toutes sortes de documents. Le mobilier est austère : une vieille armoire métallique, des étagères chargées de dossiers et, sur le côté, un tableau noir avec des annotations. Tout donne une impression de provisoire permanent, mais aussi d'usage constant : tout donne une impression de provisoire permanent, mais aussi d'usage constant. Au milieu de la salle, une grande table en bois accueille la réunion improvisée entre le Président du Conseil Départemental de Dagana, Ababacar Khalifa Ndao, le Secrétaire Général d’ORU Fogar, Carles Llorens, le Directeur de l’établissement, M. Bakhoum, et d’autres Responsables de l’Éducation. Tous sont assis sur des chaises en plastique, dépareillées et fêtent la mise en service des deux autobus en provenance de Barcelone. Il est toutefois nécessaire d’élaborer un plan de ramassage structuré, susceptible de bénéficier aux enfants et aux jeunes vivant dans les villages des communautés rurales, situés à une demi-heure de marche à pied sur la route goudronnée.

 

À Dagana, la distance est une raison d’exclusion, résume le Directeur. Ce n’est pas que les familles ne veulent pas scolariser leurs enfants, c’est que le trajet est long et les épuise avant de commencer la journée. L’abandon scolaire n’est pas une décision soudaine, c’est surtout une usure cumulative. Quelques minutes de retard chaque jour se convertissent en jours et en semaines à la fin d’une année et les absences ponctuelles impliquent une déconnection progressive.

 

Les conditions climatiques n’aident pas non plus, continue un des professeurs. Nous passons de la chaleur intense et des vents de sable de l’été au froid glacial de l’hiver. À cela s’ajoutent l’absence de cantines scolaires et les difficultés à trouver des familles d’accueil pour ceux qui vivent loin.

 

Les parents se plaignent également de l’insécurité et des agressions sexuelles subies par leurs filles sur le chemin de l’école, ajoute l’un des responsables éducatifs. Du fait, le moment le plus critique se situe entre douze et seize ans, lorsque l’enseignement secondaire est trop éloigné.

 

Évidemment, deux autobus ne suffiront pas pour inverser un problème endémique ni pour remplacer les politiques publiques qui n’atteignent pas la périphérie, mais ils montrent une autre voie, conclut le Directeur.

 

Une voie qui, évidemment, n’est pas à la hauteur d’un train à grande vitesse, mais qui commence peut-être de manière très embryonnaire lorsqu’un autobus de Barcelone ouvre ses portes à l’aube et dit, tout simplement : allez....montez !

 

 


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